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Jalons

Sur terre

 

A la fin du siècle dernier, de retour d’un long voyage dans un coin de Casamance où l'argent a moins cours que la joie, je me demande quoi rendre en échange de tout ce que j'ai reçu, le riz doux, la protection, la compagnie rieuse, le vin de palme (premier jour: sirop, deuxième jour: pétille, troisième jour: tu bois tes ancêtres), les leçons de pirogue, les heures à pêcher poisson-docteur perché sur une racine de palétuvier... On me souffle "Va voir maître Kawada, professeur de shiatsu à Bruxelles". Rencontre déterminante avec un maître bienveillant. Le premier cours me voit trembler et suer de la tête aux pieds, plus fort qu'un impala qui aurait échappé aux canines d'un lycaon. Guérison par osmose, par contagion. A son contact, j'apprends à faire confiance à l’invisible, au silence, à la durée.

 

Quelques années plus tard, quand au terme d'une éreintante ascension dans le brouillard d'un parc national en Nouvelle-Zélande je reçois ma première séance de massage thaï, je sais que je viens de trouver la discipline terrestre, concrète, physique et ludique que je cherchais. Je pratique et j’enseigne depuis en Belgique autant qu'à l’étranger et célèbre chaque occasion qui me permet de mieux faire connaître cette merveilleuse discipline. 

 

D'autres pratiques arrivées plus récemment (dont l'étonnante technique Bowen et son lien proprement ravissant au silence, à la pause, au non-faire, à la précision du geste et à la méditation) achèvent de me convaincre que quand je masse, je ne fais que rendre à d’autres peaux, sur d'autres continents, le soleil et la vie que j’ai reçus là-bas.

Autour du monde

 

Depuis petit je préfère les atlas aux écrans, les cartes et les plans de ville aux séries et aux feuilletons télévisés. L’ouverture cérémonielle de la valise paternelle attendue fébrilement par mes frères et par moi est un des rituels les plus excitants de mon enfance. En jaillissent d'étranges trésors: boomerangs sculptés, bouddhas joufflus, demi-déesses à queue de poisson, carillons aigrelets, estampes mordorées... Ces cadeaux, toujours intrigants, souvent déconcertants, acquièrent au fil du temps une patine et une charge de sens qui en font aujourd’hui de précieux compagnons.

 

Périodiquement, je m'offre le luxe d'un temps sans domicile fixe. Je vends, prête, dépose ou donne les collines d'objets qui ne me goûtent plus, je brûle des albums, des lettres, des idées reçues, d'autres traces d'instants révolus, toujours dans cette quête du présent proche. Selon le vent, je pars alors étudier la percussion dans un village perdu de Guinée, improviser une louange sur une guitare cassée pour mes hôtes d'Indonésie ou perdre de vue le sol dans une forêt effondrée de Nouvelle-Zélande. Je laisse le ciel de Floride m'offrir un ouragan le jour de mes 30 ans, les eaux rouges du centre du Brésil étirer ma conscience jusqu'aux étoiles ou le Chili secouer violemment le lit de mes rivières. De ces séjours, parfois, je rapporte quelques images.

 

Un hiver, poussé par un besoin urgent de connexion à la grande Nature, j'entreprends un long voyage à pied, lent retour à ma ville-source natale depuis les sables et les vents de Tarifa, là où les nuages filent dans toutes les directions en même temps. Ces 3000 kilomètres me voient revenir neuf, dépoussiéré, retourné, grandi, léger, plus fort et sans doute plus sensible.

Dans l'eau 

 

Bébé, je prends goût au plongeon le jour où ma mère me rattrape au vol, in extremis, au moment où je roule tout seul sur la table à langer, direction la baignoire carrelée rose tendre.

 

Bien des années plus tard, j'amerris. La première séance de Watsu que je reçois me fait l’effet d’une bombe. Révélation. Fou rire de gosse. Vaguelettes. Joie terrible, profonde, cosmique. Une évidence m'oblitère le front. J'ai trouvé un foyer. L'eau sera ma maison.

 

La pratique du Watsu et du WaTa me permet aujourd’hui de combiner mon goût pour la communication par le toucher, mon expérience du mouvement et de la danse et mon besoin récurrent d’être dans l’eau.  Chaque séance c'est tout moi.

A la maison

 

Depuis quelques années, les personnes que je croise à Bruxelles me demandent plutôt "Ah? Tu es là pour le moment?" que "Comment vas-tu?". J'accueille en souriant, me tâte les flancs et réponds "Oui, je crois, je suis ici, pour le moment".

 

Ma face nomade et voyageuse semble retenir plus l'attention que l'autre, casanière, silencieuse, de l'autre côté du canal. L'air de rien, pourtant, je cultive en l’arrosant l’art d’habiter mon chez-moi, fût-il temporaire, cherchant sans cesse le confort, l’équilibre et la circulation optimale de l’énergie au dedans, alentour, au dehors, à travers. Ma pratique du Feng Shui puise son suc dans les tons de ce mélange lunaire entre présence discrète et absence remarquée. Mes nombreux déménagements et séjours à l'étranger, mon goût pour le voyage, la transformation et le mouvement m'ont fait ajouter cette corde à mon arc professionnel. Ce rapport à l'espace complète idéalement le travail sur le temps que m'offre la musique.

© Octavio Iturbe